21 mars 2006
Cloître

Francesco Borromini, San Carlo alle quattro fontane, cloître
Claustrum sine bibliotheca quasi castrum sine armamentaria.
Un cloître sans bibliothèque est une place forte sans arsenal.
Godefroy de Sainte-Barbe, XIIe siècle
16 mars 2006
Lecture
La vertu paradoxale de la lecture est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens.
d'après PENNAC, Comme un roman
14 mars 2006
Comment choisir un métier rentable
Il est des métiers très recherchés et rès rentables, et il faut savoir s’y préparer.
Prenons l’installateur urbain des panneaux indicateurs des autoroutes. Que ceux-ci aient pour fonction de désengorger le centre-ville ainsi que les autoroutes, vous le comprenez dès que vous les avez suivis une fois et que vous vous retrouvez, épuisé, sur la plus dangereuse des voies sans issue d’une banlieue industrielle. Or rien n’est plus difficile que d’installer ces panneaux au bon endroit. Un sombre imbécile pourrait envisager de les placer à un carrefour super compliqué à dix voies, où tout automobiliste se perdrait à coup sûr sans l’aide de personne. Eh bien non ! Le panneau sera planté sur un trajet évident, là où vous prendriez d’instinct la bonne direction, afin de vous envoyer dans le sens opposé. Pour accomplir ce travail, il faut être calé en urbanisme, en psychologie, et en théorie des jeux.
Autre métier très prisé : rédacteur des notices d’emploi jointes aux appareils ménagers et électroniques. Le but de ces explications est de rendre impossible l’installation de l’objet. Elles ne prennent pas exemple sur les énormes manuels accompagnant les ordinateurs, car ceux-ci, bien que dispendieux pour le constructeur, remplissent peu ou prou leur office. Non. Leur véritable modèle sont les notices des produits pharmaceutiques, lesquels ont par ailleurs l’avantage de porter des noms apparemment scientifiques qui servent en réalité à indiquer la nature des médicaments au cas où leur achat embarrasserait l’acquéreur (Prostatan, Ménopausine, Ultralax). Quant aux notices, elles ont l’art de nous rendre absconses les précautions d’emploi dont dépend notre vie : « Aucune contre-indication sauf réaction subite et létale à certains composants. »
Pour l’électroménager, les modes d’emploi ont la manie de s’attarder sur l’explication de choses tellement évidentes que vous sautez le passage et et que vous ratez ainsi l’unique information essentielle :
Pour installer le PZ40, il est nécessaire de le déballer en l’extrayant du carton. On ne peut extraire le PZ40 du carton qu’après avoir ouvert le susdit. Le carton s’ouvre en soulevant en directions opposées les deux rabats du dessus (voir dessin à l’intérieur). On recommande, durant l’opération d’ouverture, de tenir le carton à la verticale avec le dessus orienté vers le haut, car en cas contraire le PZ40 pourrait glisser par terre durant l’opération. La partie haute est celle où apparaît l’indication HAUT. Au cas où les rabats ne s’ouvriraient pas à la première tentative, on conseille d’essayer une deuxième fois. A peine ouvert et avant d’enlever le couvercle d’aluminium, il est recommandé d’arracher la languette rouge sinon le carton explose. ATTENTION : après extraction du PZ40 vous pouvez jeter le carton.
Autre métier non négligeable : concepteur de tests publiés en été dans les hebdos politiques et culturels.
« Entre un verre de sels anglais et un ballon de vieil armagnac, que choisiriez-vous ? Voudriez-vous coucher avec une octogénaire cacochyme ou avec Isabelle Adjani ? Préféreriez-vous être couverts de féroces fourmis rouges ou passer une nuit avec Ornella Muti ? Si vous avez à chaque fois coché le numéro un, vous êtes d’un tempérament fantaisiste, inventif, original, mais sexuellement un peu froid. Si vous avez à chaque fois coché le numéro deux, vous êtes un petit coquin. »
Dans le supplément médical d’un quotidien, j’ai trouvé un questionnaire sur le bronzage qui proposait pour toutes les questions trois réponses A, B, et C. Les réponses A sont édifiantes. « Si vous vous exposez au soleil, comment est la rougeur de votre peau ? A : Intense. Combien de fois avez-vous pris un coup de soleil ? A : Chaque fois que je me suis exposée. Quarante-huit heures après l’érythème, de quelle couleur est votre peau ? A : très rouge. Solution : Si vous avez répondu à plusieurs reprises A, vous avez une peau ultra-sensible, sujettes aux érythèmes solaires. »
J’imagine un test qui demanderait : « Etes-vous tombé plusieurs fois par la fenêtre ? Si oui, avez-vous eu des fractures multiples ? En est-il résulté à chaque fois une invalidité permanente ? Si vous avez répondu plusieurs fois oui, soit vous êtes idiot soit vous avez les labyrinthes fichus. Evitez de vous pencher à la fenêtre quand le farceur du rez-de-chaussée vous crie de descendre. »
Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, 1991
23 février 2006
Umbertus Magnus n°2
Bibliothèque publique
1. Les catalogues seront subdivisés au maximum : on veillera à séparer le catalogue des livres de celui des revues, et ceux-ci du catalogue par matières, ainsi que les ouvrages d’acquisition récente des ouvrages d’acquisition plus ancienne. Si possible, l’orthographe de ces deux derniers catalogues sera différente ; par exemple, le mot Hiérarchie prendra un H initial dans les acquisitions récentes et un I dans les acquisitions anciennes ; dans les acquisitions récentes Tchaïkovsky s’écrira avec un Č, tandis que les acquisitions anciennes l’écriront à la française avec Tch.
2. Les matières seront définies par le bibliothécaire. Les livres ne porteront pas sur le colophon une indication sur les sujets sous lesquels ils sont répertoriés.
3. Les cotes seront intranscriptibles, si possibles interminables, afin que le lecteur n’ait jamais la place d’inscrire sur sa fiche la dernière indication qu’il croit sans importance ; ainsi le magasinier pourra lui restituer la fiche incomplète pour qu’il la remplisse à nouveau.
4. Le temps d’attente entre demande et remise des livres sera très long.
5. On ne donera jamais plus d’un ouvrage à la fois.
6. Les livres demandés au moyen d’une fiche et remis par le magasinier ne pourront être emportés en salle de consultation ; ainsi, il faudra partager sa vie en deux temps fondamentaux, celui de la lecture et celui de la consultation. La bibliothèque découragera la lecture croisée de plusieurs livres, cela risquant de provoquer de dangereux strabismes.
7. Autant que faire se peut, les photocopieuses brilleront par leur abscence ; au cas où il en existerait une, son accès sera une entreprise longue et laborieuse, son coût sera supérieur à celui des papeteries, et tout tirage limité à deux ou trois pages.
8. Le bibliothécaire considérera le lecteur comme un ennemei, un fainéant (sinon, il serait au travail), un voleur potentiel.
9. Le bureau de renseignements sera inaccessible aux lecteurs.
10. Tout sera mis en œuvre pour décourager le prêt.
11. Le prêt inter-bibliothèques sera impossible, ou en tout cas il prendra des mois. Mieux vaut garantir l’impossibilité de connaître le contenu des autres bibliothèques.
12. En conséquence de tout ce qui précède, les vols seront très faciles.
13. Les horaires coïncideront absolument avec ceux du travail, établis après accord préalable vaec les syndicats : fermeture totale le samedi, le dimanche, le soir et aux heures des repas. Le pire ennemi de la bibliothèque est l’étudiant salarié ; son meilleur ami, l’érudit local, celui qui a sa bibliothèque personnelle, n’a donc pas besoin de venir à la bibliothèque et qui, à sa mort, léguera tous ses livres.
14. Il sera impossible de se restaurer à l’intérieur de la bibliothèque, de quelque manière que ce soit ; il sera tout aussi impossible de se restaurer à l’extérieur de la bibliothèque sans avoir déposé au préalable tous les livres reçus en prêt, si bien qu’on sera obligé de les redemander après être allé prendre un café.
15. iL sera impossible de réserver son livre pour le lendemain.
16. Il sera impossible de savoir qui a emprunté le livre manquant.
17. Autant que faire se peut, pas de toilettes.
18. Idéalement, l’usager devrait être interdit de bibliothèque ; en admettant qu’il puisse y pénétrer (j ouissant de manière pointilleuse et antipathique d’un droit obtenu en vertu des principes de 89 mais qui reste encore étranger à la sensibilité collective ) en tout état de cause il ne doit et ne devra jamais, sauf à traverser rapidement les salles de consultations, avoir accès aux arcanes des travées.
NOTE RESERVEE. L’ensemble du personnel sera physiquement diminué car il est du devoir d’un service public d’offrir des emplois aux citoyens porteurs d’un handicap (on étudie actuellement l’extension d’une telle obligation au Corps des Pompiers). Avant tout, le bibliothécaire idéal devra boiter afin d’allonger le temps s’écoulant entre le prélèvement d’une fiche de demande, la descente aux souterrains et le retour. Quant au personnel chargé de grimper aux échelles donant accès aux rayonnages les plus élevés, à huit mètre de haut, il est fortement recommandé de remplacer leur bras manquant par une prothèse munie d’un crochet, et ce pour d’évidentes raisons de sécurité. Le personnel totalement dépourvu de membres supérieurs remettra l’ouvrage en le tenant entre les dents (une telle disposition risque toutefois d’empêcher la remise de volumes supérieurs au format in octavo).
Umberto ECO
Comment voyager avec un saumon (Comment organiser une bibliothèque publique - 1981)
22 février 2006
Contemplant tout, visage, aurore, pierre
« L'idée d'un chimérique renoncement aux livres : naïveté de ce rêve qui vient à ceux qui veillent trop tard, trop longtemps, sur trop de livres. Non. L'issue, s'il y en a une, serait dans une généralisation de la maladie : mobilisant pour chaque seconde de chaque jour ce désespoir d'abord circonscrit à la seule chambre de lecture, d'abord actif dans le seul temps de lire. Contemplant tout, visage, aurore, pierre, comme autant de livres proposés.»
Christian Bobin: "Souveraineté du vide" suivi de "Lettres d'or"
Cinq mille ans d'écriture
"Cinq mille ans d'écriture. Presque rien. Moins que rien au regard de ce que nous savons de l'histoire du tout. D'autant moins que le livre prend son essor avec l'imprimerie il y a à peine cinq cent ans. Mais cinq siècles lui suffisent pour investir le monde. Et pour le transformer."
de Jean d'Ormesson
Umbertus Magnus n°1
Chacun exposa avec détachement son opinion, mêlée à la profonde certitude que, de toute façon, la chose n'aurait aucune incidence sur la courbe générale de l'entropie et la mort thermique de l'Univers.
Umberto ECO, Comment voyager avec un saumon (Extrait)



