01 juillet 2006
Le Mythe et l'Histoire
Mosaïque - Eglise de Tréhorenteuc
L’Histoire m’est toujours apparue comme un mensonge délibéré, destiné à orienter, selon les circonstances et les idéologies au pouvoir, à mener les peuples dans une direction choisie par ceux qu’on persiste à appeler les «élites» et qui ne sont que les manipulateurs des sociétés. J’ai dit ailleurs (dans "Les Celtes et la civilisation celtique" et "La Tradition celtique"), que je considérais l’Histoire comme une matérialisation du mythe, ce mythe étant une structure mentale inhérente à l’humanité, mais qui, en tant que tel, équivaut au néant : la seule façon de prouver l’existence du mythe, c’est de le reconnaître dans sa matérialisation, dans son incarnation par des hommes et des femmes qui, au moment opportun, cristallisent les pulsions inconscientes de cette humanité à la recherche d’elle-même. Je n’ai pas changé d’opinion. Je l’ai seulement affinée et surtout, j’ai tenté de la rendre plus compréhensible, plus adaptée aux mutations que notre société universaliste et industrielle fait subir aux valeurs primitives trop longtemps considérées comme immuables, dogmatiques, et donc parfaitement stériles. L’Histoire suscite ses héros lorsqu’elle en ressent la nécessité. Mais, comme le Libre Arbitre est la seule richesse de l’être humain (même s’il n’existe que dans la proportion de un pour cent !), le héros, quel qu’il soit, influe sur le déroulement de l’Histoire. Les chemins qui montent sont aussi ceux qui descendent.
Cette digression sur le Mythe et l’Histoire n’est pas inutile, car elle permet de mesurer la distance qui sépare la plupart du temps l’événement historique qui a effectivement eu lieu, et le récit qui en est donné par la suite, quelle que soit l’objectivité, ou même la bonne volonté, de ceux qui se chargent d’animer ce récit. Le Mythe étant pure potentialité, il n’a d’existence reconnue que grâce au récit (épopée, conte, légende) qui le concrétise et le rend accessible à la compréhension des auditeurs ou des lecteurs. Mais il en est de même pour l’Histoire. Celle-ci, se trouvant de facto dans un Passé qui n’est plus mesurable que par souvenirs (mémoire, écrits, monuments divers), apparaît dans la même situation que le Mythe. Et pour la rendre concrète et vivante, compréhensible et accessible à tous, il convient de lui donner un corps, que ce corps soit de l’histoire événementielle ou de savants diagrammes codés faisant intervenir les notions les plus scientifiques. Mais c’est là où tout risque d’être faussé. Car quel crédit peut-on accorder aux témoignages de ce passé ? Même en s’entourant des meilleures garanties d’authenticité, on risque de s’égarer à travers des erreurs d’appréciation ou des faiblesses de sensibilité. L’objectivité pure n’est qu’un leurre, et de toute façon, le regard qu’on projette sur le passé se trouve dans la complète dépendance d’un regard actuel, chargé des motivations les plus diverses et des interprétations les plus abusives. Mythe et Histoire subissent donc un sort identique.
De Jean Markale (extrait de Rennes-Le-Château et l'énigme de l'or maudit)

La Table Ronde - Eglise de Tréhorenteuc
Les Romains ont historicisé les mythes et les Celtes mythifié l’histoire.
D’après Jean Markale, lors d’une conférence à Tréhorenteuc le 27 juillet 1999
16 mai 2006
Celtes

Cromlec'h d'Er Lannic - Golfe du Morbihan
Et les Celtes rêvaient de trois pierres brutes sous un ciel pluvieux, au fond d’un golfe plein d’îlots.
Gustave Flaubert
19 avril 2006
Trouver Merlin dans la forêt (suite 2)
Un écureuil s'échappa d'un arbre et traversa la route.
Je m'arrêtais. Je savais que j'étais enfin devant l'ermitage dissimulé.
Aucun nom n'était écrit sur la boîte aux lettres, mais je reconnus ses livres à travers les carreaux.
24 mars 2006
éclairs oranges
Un jour de fin d’automne, nous escaladions une butte dans la Forêt des Légendes. Je regardais à terre cherchant où poser mes pas. C’est ainsi que je remarquai l’étrange éclat des feuilles. La lumière très rase du soleil les éclairait par-dessous lançant des éclairs oranges sur le sol brun.
20 mars 2006
Trouver Merlin dans la forêt (suite)
Une fois encore j'ai roulé trop vite vers la forêt, une fois encore vers le sud-ouest sans boussole, sans carte et le souffle coupé. Cette fois le ciel était plus gris, il tombait par moment une bruine froide qui embuait le pare-brise. Vingt jours d'attente en apnée. Vingt jours d'attente entre le jour de la déesse des commencements et celui de l'archange à l'épée flamboyante où le rendez-vous fut fixé. La route avait-elle changée ? Elle m’at égaré. Sans comprendre mes gestes, j'ai pris le chemin de gauche, un peu avant l'ermitage de Merlin. Puis de nouveau à gauche un peu plus loin. Et j'ai trouvé un alignement mégalithique.
J'ai stoppé la voiture dans l'axe des menhirs et je les ai suivis à pied dans les brousailles humides. Le ciel se dégageait. Une lumière dure et brillante traversait la couche nuageuse. Les pierres étaient presque toutes tombées sur le sol. Seules deux d'entres elles étaient encore debout. La première est toute petite au début de l'alignement. Je les découvrais en avançant sur un chemin de ronces et de bruyères bordé d'arbustes.
Elles étaient allongées dans les herbes tous les deux ou trois mètres. Je me demandais quand il n'y en aurait plus et si quelque chose se trouvait à l'autre bout. Il y eut un angle, et peu après une grande pierre érigée. Etait-ce le bout ? Non, l'alignement de pierres couchées reprenait. Et puis soudain, dans un sous-bois apparût un chaos de rochers ronds et lisses. C'était une allée couverte en grande partie éboulée, entourée d'un reste de péristalithe. La beauté de ces pierres grises humides et brillantes émergeant sous les arbres me fit monter un sanglot dans la gorge et des larmes vinrent me brûler les yeux. Combien de générations d'humains avaient prié à cet endroit ? Combien de bras s'étaient tendus vers le ciel auprès de ces pierres ? Combien de fois la déesse de sous le tertre avait répondu à leur appel ? Emu au plus profond de mon corps, je sautais sur la plus haute pierre et levais moi aussi les bras vers le ciel. Pourquoi, alors que je me tournais vers le soleil, les bras tendus pour une prière violente, pourquoi se fit soudain entendre le grondement grave du tonnerre ? J'ai, en tête les paroles de Châteaubriand l'Enchanteur : "Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !", "Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'épprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire, ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre."
Mon imagination de celte crée l'espace qui m'entoure, les couleurs que veulent voir mes yeux, les sons que mon cœur veut entendre. Et soudain la passion m'emporte et je lève les bras au ciel, debout sur un dolmen, le corps tourné vers le soleil et le tonnerre gronde, l'éclair jaillit, l'orage est là !
17 mars 2006
Taliesin
Barde gallois, VIe siècle
En ma vie primitive,
J'étais pauvre.
[…]
A l'heure solitaire,
Pourquoi la fumée disparaît-elle ?
Pourquoi ai-je chanté la puissance du mal ?
Quelle fontaine éclate
Sous le couvert de l'ombre,
Alors que le roseau est blanc
Sous la lumière de la lune ?
Quand une pierre est si lourde,
Quand une épine est si aiguë
Sais-tu ce qui vaut mieux
De la base ou du sommet ?
Sais-tu ce qui a accompli la séparation
De l'homme et du froid ?
Sais-tu quelle est la plus saine douleur
De jeunesse ou de vieillesse ?
Sais-tu qui tu es
Quand tu dors,
Un corps, une âme,
Ou bien un repaire de perceptions ?
[…]
Sais-tu où se trouve
La nuit guettant le passage du jour ?
Connais-tu le Signe ?
As-tu compté le nombre de feuilles ?
Sais-tu qui soulevait la montagne
Avant la chute des éléments ?
Sais-tu ce qui supporte la structure
De la terre habitée ?
L'âme se lamente de ne pouvoir répondre,
Qui a vu, qui sait cela ?
J'admire les livres et ce qu'ils ne savent pas.
Quelle est donc la place de l'âme ?
Quelle forme ont ses membres ?
Où s'épanche-t-elle ?
Quel air respire-t-elle ?
[…]
Ecoutes-moi :
Qui donc a créé la monnaie d'argent
Alors qu'elle est si courante,
De même qu'un buisson est épineux ?
La mort a des fondations solides
Et se partage entre tous pays.
La mort est au-dessus de nos têtes,
Vaste est son rayonnement,
Très haut vers la voûte des cieux.
L'homme est vieux à sa naissance
Et ensuite il devient de plus en plus jeune.
Pourquoi s'interroger ainsi
Sur les connaissances actuelles ?
Après le désir de possession
N'y a-t-il pas pour nous peu de vie ?
Bien assez triste est la vue d'une tombe.
16 mars 2006
Trouver Merlin dans la forêt
Je
roulais vite. Il faisait chaud. J'allais vers l'Océan. Mais je savais qu'il ne
pouvait habiter que dans une forêt. Les noms d'une ville, d'un lieu-dit, une
vague direction sud-ouest. J'avais le projet d'acheter une carte détaillée dès
que j'approcherais de mon but.
Mais comment trouver Merlin dans la forêt ? Il
est emprisonné par des murs d'air invisibles. On passe tout près par hasard, on
peut l'entendre s'il désire nous parler, mais on ne le voit pas. La vitesse
m'empêchait de penser. J'étais tout instinct. Je faisais corps avec cette
vieille voiture aussi fragile que ma propre enveloppe. Ses grincements étaient
ceux de mes articulations. Elle chauffait comme bouillait ma poitrine. Elle
vibrait comme je tremblais. Je quittais bientôt la grande route et traversait une
ville sans m'arrêter.
Puis un village surgit de mes souvenirs. J'étais déjà passé ici quelques années plus tôt et sans raison apparente, j'avais éprouvé un
étrange sentiment de bien-être. J'avais eu du mal à quitter ce village, j'avais
traîné dans les boutiques et sur la place de l'église, sans comprendre ce qui
me retenait.
Mais cette fois je le traversais sans m'arrêter. Raisonnablement,
il aurait pourtant fallu me procurer une carte routière. Avais-je encore ma
raison ? Certainement pas. Merlin est fou, je l'étais aussi. Je pris une petite
route sur la gauche. Je traversais des champs, puis je vis les arbres
approcher. Ma voiture me portait vers la forêt.
Plusieurs fois j'ai tourné à
droite ou à gauche, sans jamais hésiter, jusqu'à la pancarte du lieu-dit.
J'avais trouvé le lieu magique. Il y avait quelques maisons, poussées comme des
champignons sous les feuillages. Quelques autres étaient plus anciennes et
avaient pris racine.
Mais la tour de verre, la chambre cachée au creux d'un chêne, la prison d'air devait rester invisible à mes yeux. Merlin m'avait parlé, puis il avait disparu. Je m'arrêtais, sans couper le moteur. Les rayons de soleil tombaient en baguettes dorées sous les branches.
Un chat noir et blanc, devant une porte, faisait semblant de ne pas me voir, tout occupé à lécher sa patte droite. Je m'enfuis. J'avais froid, j'avais faim.
22 février 2006
Morgane

Hotié de Viviane, Brocéliande janvier 2002
Morgane errait sur les landes, ne sachant pas où elle allait, comme possédée par une fureur intérieure, mais trop fière pour exprimer sa rage par des pleurs qui lui auraient fait perdre, à ses propres yeux, toute la puissance et tout l’orgueil dont elle se sentait maîtresse. Enveloppée dans son long manteau noir, elle marchait à grands pas sur des sentiers tortueux ; ses pieds frôlaient à peine le sol, tel un de ces anges trop purs ou trop aériens pour pouvoir entrer en contact avec l’humidité de la terre. Le vent soufflait, venant de la mer, quelque part du côté du sud, et parfois il prenait Morgane dans ses rafales, l’obligeant à faire halte, le temps de reprendre haleine ; le tourbillon se vengeait en courbant les ajoncs griffus jusqu’à ses jambes pour mieux l’égratigner et pour lui faire comprendre que si elle suscitait les tempêtes, elle risquait parfois de ne plus pouvoir les apaiser.
Jean Markale, « La fée Morgane », « Le cycle du Graal – 4 », ed. Pygmalion, Paris, 1994
Palourde
"A la palourde, la connaissance, l'intuition du terrain sont aussi essentielles que la bonne conduite de l'outil, et l'art consiste aussi à pointer comme d'instinct le gisement possible que tout concours à repérer : le degré d'humidité, le type d'algue, la configuration des enrochements, la forme des cailloux meubles, la composition quasi chimique du substrat, et particulièrement le grain, la couleur, la proportion, souvent aussi sensible que celle des humeurs dans le sang, de sable, de gravillon et de vase. Il en va de même de la reconnaissance des mares dont la qualité des bords, l'inclinaison des tombants, le degré de profondeur doivent être immédiatement appréhendés, analysés. Ne pas oublier enfin d'observer le principe des couloirs qui vaut aussi, soit dit en passant, pour la cueillette de certains champignons, des chanterelles en entonnoir par exemple qui poussent en colonies entre les coulées de mélèzes. On pêche ainsi comme on lit, en prélevant d'instinct un faisceau d'indices, en anticipant. Concrètement, la trouvaille n'existe pas. C'est la vérification réussie d'hypothèses que l'expérience et le temps ont appris à formuler au plus juste. Raison pour laquelle aussi le pêcheur de palourdes ne connaît pas la bredouille."
Chausey, mars 2004
"Chaque fois que j'ai pu observer dans le lointain les petites taches gris-bleu des pêcheuses de palourdes chassant à grandes enjambées prudentes dans le mouvement même de a marche, c'est aux hérons cendrés que j'ai pensé, à ceux qu'on voit, dans de tout autres paysages, suivre le fil des chenaux vaseux en quête d'anguilles ou de jeunes plies. Les rieuses qui verrotent sur les berges envasées s'immobilisent toujours, prennent le guet avant de fondre en deux ou trois sauts ridicules sur la gravette qu'elles dédaignent puis gobent en un éclair ; l'aigrette, elle, vermille nerveusement, s'encolère soudain commme piquée par un taon. Chez le héron, aucune accélération, aucune humeur. Un arpentage muet, méticuleux, vaguement somnanbulique, à la fois absorbé et flottant. Comme s'il marchait sur des œufs. "
Marc Le Gros, Eloge de la palourde, Edition Flammarion, 1996
Mer
Houat, janvier 2005
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes,
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Baudelaire















